Imaginez un marché qui, au premier regard, ressemble à n’importe quel autre. Des cris, des négociations, des sacs de nourriture, des rires parfois. Puis, en s’approchant, un choc. Ici, à Dawaki, près d’Abuja, ce ne sont pas des chèvres ou des poulets que l’on vend en majorité, mais des chiens destinés à la consommation. Une réalité dérangeante pour certains, banale pour d’autres. Et pourtant, ce marché est au cœur d’une culture, d’une économie, et d’un débat moral brûlant au Nigeria.
Un marché « ordinaire »… mais pour la viande de chien
Le marché de Dawaki n’a rien d’un lieu secret ou caché. Il est ouvert, animé, fréquenté par des milliers de personnes chaque semaine. Des hommes, des femmes, des jeunes, des personnes âgées. Tous viennent pour une chose précise : acheter ou vendre des chiens.
Les prix tournent entre 25 et 40 dollars, selon la taille et la corpulence de l’animal. Pour beaucoup de familles, cela représente une somme importante. Vendre un chien peut permettre de payer des frais scolaires, de la nourriture, un traitement médical. C’est là que l’on comprend que l’on ne parle pas seulement d’alimentation, mais aussi de survie économique.
Une filière étonnamment organisée
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce commerce n’est pas improvisé. Il repose sur une organisation précise, portée par des habitudes transmises de génération en génération. Dans certaines communautés, chacun a son rôle. Et ce rôle est très souvent lié au genre.
Des hommes partent ainsi régulièrement vers de grandes villes comme Kano. Ils y vont avec des amulettes, censées leur apporter chance et protection. Ils achètent des chiens, les ramènent au village, puis les confient aux femmes. Ce sont elles qui se chargent de la vente au marché, comme à Dawaki.
Les revenus obtenus servent ensuite à couvrir les besoins du foyer. Nourriture, vêtements, scolarité, petits investissements. La viande de chien devient alors une sorte de « monnaie » indirecte, un pilier discret mais réel de l’économie locale.
Des croyances fortes autour de la viande de chien
Si cette viande est si recherchée, ce n’est pas uniquement pour son goût. Beaucoup de consommateurs lui prêtent des vertus particulières. Certains affirment qu’elle donne force et endurance. Qu’elle permet de travailler plus longtemps, sans se fatiguer trop vite.
Gideon Goyoma, président de l’association des vendeurs de chiens, raconte que certains clients sont convaincus de pouvoir tenir de longues heures au champ ou sur les chantiers après en avoir mangé. Pour d’autres, la viande de chien possède aussi des pouvoirs mystiques. Elle protégerait de l’empoisonnement. Mélangée à certaines plantes ou préparations traditionnelles, elle serait même censée aider à séduire ou à se rendre plus « attirant ».
Ces croyances sont profondément ancrées. Elles se transmettent dans les familles, dans les conversations de bar, au détour d’un repas partagé. Pourtant, comme le rappellent des experts, elles ne reposent sur aucune base scientifique. Pas d’étude sérieuse ne confirme ces effets. On se trouve ici dans le domaine de la foi culturelle et du symbolique.
Le Nigeria, entre chien « ami » et chien « repas »
C’est là que la situation devient vraiment troublante. Dans de nombreuses grandes villes nigérianes, surtout dans les milieux urbains aisés, le chien est avant tout un animal de compagnie. On le promène, on le soigne, on le dresse. Il garde la maison, il joue avec les enfants. Il est un signe de statut social, parfois même un membre de la famille.
Mais dans d’autres régions du pays, souvent plus rurales, le même animal est vu tout autrement. Il reste un mets traditionnel, souvent consommé avec de la bière locale. Un plat partagé entre amis, un moment de convivialité, surtout lors de certaines fêtes ou de rencontres importantes.
Selon un indice international sur la consommation de viande de chien, le Nigeria se classe au troisième rang mondial, derrière la Corée du Sud et le Vietnam. Il est donc le premier consommateur de viande de chien en Afrique. Cette statistique, assez méconnue, montre à quel point la cynophagie est encore présente dans le pays.
Une pratique de plus en plus contestée
Face à cela, de nombreuses voix s’élèvent. Associations, citoyens, vétérinaires, défenseurs du bien-être animal. En 2021, une pétition signée par des milliers de Nigérians a appelé à l’interdiction de la consommation et de la vente de viande de chien.
Le docteur vétérinaire Mark Ofua fait partie des critiques les plus connus. Il rappelle tout ce que les chiens apportent aux humains. Détection précoce de certains cancers, aide aux enfants autistes, soutien émotionnel, protection des maisons, rôle dans la sécurité. Pour lui, manger le chien, c’est se priver d’un allié précieux.
Dans l’État d’Akwa Ibom, au sud du Nigeria, certains législateurs ont tenté de faire passer une loi pour interdire ce commerce. Mais le projet a été rejeté. Trop de résistances culturelles. Trop d’intérêts économiques. Pour l’instant, rien ne change réellement sur les marchés comme celui de Dawaki.
Une tradition qui dépasse largement le Nigeria
Il serait pourtant injuste de réduire la cynophagie au seul Nigeria. Cette pratique existe aussi dans plusieurs pays africains, comme la République démocratique du Congo, le Burkina Faso ou le Gabon. Elle y est parfois liée à des rites, parfois à de simples habitudes culinaires.
En Asie, la viande de chien est également présente dans certaines régions de Corée du Sud, de Chine, du Cambodge ou du Vietnam. Là encore, les débats sont intenses. Entre tradition et modernité, entre héritage culturel et préoccupations éthiques, les sociétés se divisent. Certaines villes ont déjà interdit ces marchés. D’autres les tolèrent encore, voire les défendent.
Entre culture, économie et morale : un débat sans réponse simple
La cynophagie au Nigeria, et le marché de Dawaki en particulier, se trouvent au croisement de trois dimensions fortes : la tradition, les besoins économiques et les débats éthiques modernes. Pour une famille qui dépend de la vente de chiens pour vivre, l’interdiction immédiate serait une catastrophe. Pour un défenseur des animaux, continuer ce commerce est tout simplement inacceptable.
Au milieu, il y a des millions de personnes qui hésitent. Certaines ont grandi avec l’habitude de manger du chien, mais commencent à changer de regard, notamment en vivant en ville ou en voyant les chiens comme compagnons. D’autres n’ont jamais imaginé qu’un chien puisse être autre chose qu’un plat de fête, jusqu’au jour où elles découvrent des vidéos de chiens guides ou de chiens de thérapie.
Sur le marché de Dawaki, pourtant, le quotidien continue. Les chiens sont exposés, achetés, vendus. Les négociations sont vives, les croyances demeurent, les assiettes se remplissent. Cette pratique, qu’on l’approuve ou non, reste pour l’instant profondément enracinée. Elle reflète une culture complexe, faite de traditions culinaires, de mysticisme, mais aussi d’inégalités sociales et de choix difficiles.
À vous, maintenant, de vous poser la question en silence. Que devient une tradition quand elle heurte notre sens de la compassion ? Et comment changer sans oublier ceux dont la survie dépend encore de ce commerce ? Le marché de Dawaki n’apporte pas de réponse toute faite. Il nous oblige simplement à regarder la réalité en face, sans détour.











