Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124
Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124

Des stades flambant neufs, des millions de regards tournés vers le Maroc, une Coupe du monde en ligne de mire… et, dans le même temps, des tirs la nuit, des corps de chiens ramassés à la hâte, des rues soudain « propres ». Derrière la vitrine du football, une autre histoire se joue. Silencieuse, choquante, et pourtant bien réelle.
À l’approche de chaque grande compétition, le scénario se répète. Des associations locales décrivent des « campagnes de nettoyage » organisées par certaines communes. Officiellement, il s’agit de gérer les chiens errants pour des raisons d’hygiène et de sécurité. Officieusement, il s’agit surtout de ne plus les voir.
Dans plusieurs villes, des habitants racontent la même scène. Le soir, les chiens sont là, habitués du quartier, connus de tous. Le lendemain matin, plus rien. Pas un aboiement. Pas une silhouette allongée à l’ombre d’un mur. Comme si l’on avait effacé une partie du décor en une seule nuit.
Selon certaines ONG, plusieurs centaines de milliers de chiens seraient ainsi tués chaque année. Les chiffres exacts restent difficiles à vérifier, mais les témoignages se recoupent. Tirs à l’aube, empoisonnements, ramassages en camion, le tout loin des caméras. Le message est clair : pour accueillir le monde, il faut d’abord faire disparaître ceux qui dérangent.
Il existe bien sûr une vraie inquiétude sanitaire. Le Maroc enregistre encore des cas de rage chaque année. Des dizaines de personnes en meurent, et des milliers subissent morsures ou griffures. Pour un parent qui voit un chien rôder près de l’école, l’angoisse est concrète.
Mais à cette peur légitime s’ajoute une habitude ancienne : le chien errant est souvent perçu comme un danger par principe. Dans beaucoup de quartiers, l’enfant apprend très tôt à lancer des pierres pour éloigner un animal. À crier, à chasser, parfois à frapper. Le réflexe de protection se transforme en réflexe de violence.
Ce climat nourrit un cercle vicieux. Plus les chiens sont maltraités, plus certains deviennent méfiants, sur la défensive. Ils aboient, ils fuient, ils peuvent mordre s’ils se sentent piégés. Et chaque incident renforce la peur générale, qui justifie à son tour de nouvelles campagnes d’« élimination ».
Pourtant, ceux qui vivent au contact de ces animaux racontent souvent tout autre chose. Des chiens timides, qui préfèrent s’éloigner. Des femelles qui fouillent les poubelles pour nourrir leurs petits. Des animaux abandonnés, pas des bêtes sauvages. Jusque-là tolérés par le voisinage… avant de disparaître en une nuit.
Comment en est-on arrivé là ? La crise actuelle n’est pas tombée du ciel. Elle est le résultat d’un problème simple, massif, et longtemps ignoré : l’abandon.
Un chiot adopté sur un coup de cœur, puis lâché dans la rue en grandissant. Une chienne jamais stérilisée qui met bas deux portées par an. Des familles qui n’ont ni les moyens financiers ni les informations pour faire opérer leur animal. À l’échelle d’un pays, ces gestes répétés se transforment en bombe à retardement.
Au fil des années, les chiens non stérilisés se sont multipliés. Ils se regroupent autour des marchés, près des décharges, le long des routes. De jour, ils restent souvent discrets. Mais la nuit, ils prennent possession des espaces vides, des chantiers, des zones en marge des centres-villes. On parle aujourd’hui de plusieurs millions de chiens errants sur le territoire.
Face à ce constat, beaucoup de communes ont choisi la méthode la plus visible. On supprime l’animal, au lieu de s’attaquer à la cause : la reproduction incontrôlée et l’abandon. Les rues semblent plus calmes pendant quelques semaines. Puis de nouveaux chiens arrivent, venus d’ailleurs. Et tout recommence.
Pourtant, une autre voie existe, déjà testée ailleurs dans le monde. En 2019, le Maroc a validé une convention nationale qui met en avant la méthode TNVR (trap, neuter, vaccinate, return). Sur le papier, le pays s’est engagé à changer de stratégie.
Le principe est simple :
Progressivement, le nombre d’animaux diminue. Les risques de rage reculent. Les chiens deviennent des « résidents » connus du quartier, moins craintifs, mieux tolérés. Les abattages de masse ne sont plus nécessaires.
Des dispensaires vétérinaires ont été annoncés, des budgets évoqués. Mais sur le terrain, beaucoup d’associations dénoncent un énorme écart entre les promesses et la réalité. Manque de moyens, peu de vétérinaires formés, procédures floues. Et surtout, des opérations de tir ou d’empoisonnement continueraient, parfois tout près de ces structures censées protéger les animaux.
La question des chiens errants serait peut-être restée un sujet interne. Mais avec la Coupe d’Afrique des nations, la candidature à la Coupe du monde, les nouveaux stades et les grandes cérémonies, le Maroc est sous les projecteurs. Et ce qui se passe dans les rues n’échappe plus aux regards extérieurs.
Des ONG internationales interpellent directement les organisateurs du football. Certaines figures médiatiques demandent que le pays soit rappelé à l’ordre, voire sanctionné, si les tueries ne cessent pas. L’enjeu est devenu autant éthique que politique.
Les autorités affirment avoir interdit officiellement l’abattage des chiens errants. Elles parlent de cas isolés, de vidéos anciennes. Mais sur place, des habitants filment encore des scènes choquantes. Entre la version officielle et ce que l’on voit sur le terrain, le fossé se creuse. Et avec lui, la méfiance.
Un autre point choque profondément les citoyens sensibles à la cause animale. Un projet de loi sur la gestion des animaux errants prévoit d’interdire de nourrir, d’héberger ou de soigner un chien sans propriétaire. Avec, à la clé, des amendes pouvant atteindre plusieurs milliers de dirhams.
Concrètement, cela signifie que la personne qui remplit une gamelle d’eau devant son immeuble, qui paye une stérilisation ou qui recueille un chien blessé, pourrait être sanctionnée. Autrement dit, la compassion deviendrait un délit.
Pour les associations, ce texte va à l’encontre de toute logique. Comment mettre en place sérieusement un programme de TNVR si l’on criminalise ceux qui prennent soin des animaux dans la rue ? Sur le terrain, beaucoup de bénévoles continuent donc d’agir, mais plus discrètement. De nuit, sans bruit, avec la peur d’être dénoncés.
Personne ne conteste le problème. Des enfants mordus, des cas de rage, des habitants inquiets, et environ trois millions de chiens errants à gérer. La vraie question n’est pas de savoir s’il faut intervenir. Elle est de savoir comment.
Les experts en santé animale le répètent : les abattages massifs ne règlent jamais durablement la situation. Le vide laissé attire d’autres animaux. La seule stratégie efficace à long terme repose sur la stérilisation, la vaccination et l’éducation. C’est aussi la position d’organismes internationaux spécialisés.
Éducation des enfants au respect de l’animal. Information claire sur la rage et les bons réflexes en cas de morsure. Campagnes de stérilisation des chiens de famille pour éviter les portées non désirées. Lutte réelle contre l’abandon. Voilà ce qui permettrait, peu à peu, de réduire la présence de chiens errants sans violence inutile.
À l’approche de la Coupe du monde, le Maroc se trouve face à un choix lourd de sens. Continuer à cacher le problème en faisant disparaître les animaux à la hâte. Ou assumer la difficulté, investir dans des solutions durables, et montrer au monde qu’un pays peut concilier sécurité publique et respect du vivant.
Au fond, la question dépasse largement le football. Elle touche à l’image que souhaite renvoyer une nation quand elle ouvre ses portes à la planète. Celle de rues « nettoyées » dans le sang. Ou celle d’une société qui regarde ses faiblesses en face, qui change ses pratiques, et qui apprend enfin à vivre autrement avec ces chiens qui, depuis des années, partagent son quotidien.